Melchior Tersen est sans l’ombre d’un doute l’un des photographes parisiens avec lesquels il va falloir compter. Pour ceux d’entre vous qui seraient malencontreusement passés à côté, Melchior est ce jeune banlieusard aux cheveux longs et à l’anneau dans le nez qui s’accorde ci-dessus un petit moment de détente en compagnie quelques poissons. Tout ce qu’il y a de plus normal. Ce qui caractérise avant tout ce Magellan génération Caramail, c’est son insatiable curiosité. C’est comme ça qu’il se retrouve à continuellement fourrer son nez, armé de son argentique, dans les ambiances les plus saugrenues de la région Ile-de-France, y dénichant au passage des trésors de style. Plus qu’une simple documentation, sa démarche a quelque chose de sociologique. Melchior cherche avant tout à comprendre les gens qu’il rencontre et photographie, en mettant un point d’honneur à ne juger personne. On a passé quelques heures avec lui à le cuisiner sur son boulot et à parler sape.



Est-ce que tu as ou a eu des icône de style ?


Pas vraiment. J’aime bien piocher un peu partout. En revanche, le premier mouvement qui m’a impressionné, c’est le mouvement emo. J’avais un pote au lycée qui était comme ça. J’allais avec lui à des concerts au Batofar et je voyais plein de mecs avec les cheveux longs, ça me surprenait à l’époque, j’avais le crâne rasé.


Qu’est-ce qu’on trouve si on ouvre ton placard ?


Beaucoup de t-shirts blancs et d’autres que j’ai achetés à des concerts de metal. Je pense que chaque vêtement a une importance, mais je ne sais pas les marier entre eux. Je ne porterais pas n’importe quoi mais je me fous un peu de la façon dont je le porte.





Tu as pourtant fait quelques séries de mode, dont une pour Wad récemment, c’est un domaine qui t’intéresse ?


Ouais, j’aime bien ça. Mais je ne supporte pas le côté grandiloquent de la mode. Photographier de grandes robes, ça ne m’intéresse pas. Je préfère quand les fringues qu’on met en avant restent portables, accessibles. La mode a aussi quelque chose de très stigmatisant, elle peut créer des diktats. J’aime bien l’aspect social qu’on trouve derrière le tissu. Pour beaucoup, c’est une armure.


Est-ce qu’il a une marque ou créateur pour lequel t’aimerais bosser en particulier ?


Peut-être Rick Owens. Je trouve son côté pharaon-gay-gothique cool. J’adore le style gothique parce que c’est hyper cliché et ringard, mais que ça se ré-invente tout le temps. J’ai vu Michele Lamy la dernière fois, elle a surgit à un vernissage de Cindy Sherman. C’était vraiment une apparition. Elle est sortie de derrière un mur blanc, avec des bagues en écorce. Elle était entre Lil Wayne et une it girl, un mélange vraiment chelou.





Une grande partie de ton travail repose sur les communautés, aussi différentes soient elles : cosplayers, fans de metal, fans de Johnny Hallyday, etc. Est-ce que tu réfléchis à ce que tu vas porter en fonction des communautés que tu vas photographier ?


Un minimum. Dans le metal, tu peux t’habiller n’importe comment, à partir du moment où tu portes les cheveux longs, ça passe. Quand je vais sur des festivals, je ne m’habille jamais avec des t-shirts de metal, sinon les mecs bourrés me prennent obligatoirement à partie. D’une manière générale, j’essaie d’être le plus neutre possible, ne pas montrer d’appartenance.  C’est con, mais je crois qu’il faut qu’il y ait un minimum de détachement avec les mecs que tu prends en photo. Je n’aime pas l’idée de faire semblant de sympathiser avec des gens avec le but caché de les prendre en photo. Je leur demande très directement.


Tu tombes souvent sur des gens qui refusent ?


La plupart du temps les mecs veulent bien, c’est assez rare qu’ils disent non. Pour la dernière série que j’ai faite sur Motörhead, il n’y a pas une personne qui a refusé. Après, il y a des cadres un peu plus difficiles, comme à la sortie d’un concert de Rohff.





Justement, ton style t’a-t-il déjà posé problème dans ton boulot ? T’est-il arrivé d’être mal reçu par certaines communautés que tu photographiais parce que tu ne leur ressemblais pas ?


Je n’ai jamais été réellement mal reçu. Il faut dire que tu finis par repérer les mecs qui vont mal te recevoir. Aux concerts de Johnny par exemple, les mecs qui ont une larme à l’oeil et les bras tatoués au cutter ne sont généralement pas là pour se faire photographier. Emotionnellement, il y a quelque chose de trop fort pour que je débarque avec mon appareil et leur demande de prendre la pause. Mais si demain je décide de principalement faire des séries sur le hip hop, je me recouperais certainement les cheveux. Il faut un peu t’adapter, connaîtres les codes des gens que tu veux photographier si tu ne veux pas te faire jeter. Si tu débarques, que personne ne te connaît, et que t’as un look qui n’a rien à voir avec le leur, les mecs peuvent avoir l’impression que tu fais un safari, et ça ne va pas leur plaire.


Tu fais souvent les entrées et les sorties des concerts pour photographier les fans. Comment tu expliques que les gens se sapent autant alors que ce n’est finalement pas eux qui sont sur scène ?


Justement, j’essaie de prendre en photo les gens qui ne se sont pas sapés pas comme ça pour l’occasion. Souvent les codes de communautés sont portés au quotidien, pas juste pour les concerts. Le mec qui va porter une veste à patchs, il choisit entre trois vestes à patchs. Après il y a ceux qui essaient de ressembler à leur idole, comme aux concerts de Lady Gaga. Mais là il y a un aspect festif, pas vraiment communautaire.


Tu n’as pas l’impression que dans certains concerts, les fringues font partie de tout un rituel ? Que les gens s’observent, se comparent, qu’il y a une espèce de compétition inavouée ?


Bien sûr, tout le monde se regarde. C’est très sincère, mais c’est hyper important pour eux. Ces moments-là sont des pointes de vie pour les fans. Ce concert, ils l’attendent depuis des mois, et rien n’est laissé au hasard. C’est génial, j’adore ça.


Il y a des concerts prochainement où t’aimerais aller faire des photos ?


Plein. J’ai un calendrier où je note tous les trucs qui me tentent. Justin Bieber en avril, Tryo, Lil Wayne, etc. Après c’est vrai que je vais souvent faire des photos aux concerts d’artistes qui remplissent le Zenith ou Bercy, tout simplement parce qu’il y a de la place là-bas. Quand tu veux faire des photos devant les petites salles parisiennes, tu te retrouves toujours avec une autolib, un velib, un parc-mètre ou une poubelle dans le champ.


Souvent dans les communautés que tu photographies, les mecs ont des styles fous, t’as un souvenir particulier ? C’est quoi le truc le look plus fou que tu aies vu ?


Je dirais que le milieu fétiche est le milieu le plus fascinant. Pendant une convention BDSM (Bondage, Discipline, Submission and Dominance) à Munich, on était tombé que un mec sapé en cheval, avec des sabots, un plug anal en queue de cheval, et une tête grandeur nature.


http://melchiortersen.com/










Julie Jalabert / Lansöm